vivarion

carnets · 2026-09-30

Ceux qui pensent, et ceux qui vivent

Un village de cinq mille habitants coûterait trois cent quarante-quatre dollars pour deux jours de jeu. On a donc séparé les habitants qui décident de ceux qui travaillent — et cette contrainte de facture a produit une mécanique sociale qu'on n'avait pas prévue.

Dans Vivarion, chaque habitant est un cerveau. Quand il décide, une question part vers un modèle de langage, et la réponse revient. C'est ce qui fait que personne ne suit de script — et c'est aussi ce qui plafonnait le monde à douze personnes.

Le chiffre est simple à établir, parce qu'il est mesuré sur de vraies parties : douze habitants coûtent 83 centimes pour deux jours de temps de jeu. Voilà ce que donne la même règle de trois.

habitantscoût pour deux jours de jeu
120,83 $
302,06 $
1006,88 $
1 00068,78 $
5 000343,92 $

Trois cent quarante-quatre dollars, et cinq mille appels à passer à chaque tour. Ce n'est pas une question d'optimisation : c'est un mur.

La sortie n'est pas d'optimiser, c'est de séparer

Tous les habitants d'un village ne pensent pas de la même façon. Une dizaine décide, se querelle, négocie, trahit. Les autres travaillent.

Un villageois est donc un vivant sans cerveau. Il a un corps, une faim, des liens, un nom — mais aucune décision à prendre. Une boucle de règles suffit : il ramasse, il rapporte aux siens, il dresse une hutte quand il manque un toit. Aucun appel au modèle, donc un coût nul.

Le principe qui les garde honnêtes : un villageois ne fait que ce qu'un agent pourrait faire, avec les mêmes verbes et les mêmes coûts. Un villageois qui produirait par magie fausserait toute l'économie du monde, et le joueur ne verrait plus ce qui se passe vraiment.

Ils ne mangent pas, et c'est délibéré

Trente villageois qui mangeraient videraient la carte avant que le conseil n'ait rien décidé. Ils produisent, ils ne consomment pas.

C'est le genre de décision qui semble être une facilité et qui n'en est pas une. Elle déplace la rareté d'un cran : elle reste entière du côté de ceux qui pensent, là où elle crée des décisions, et elle disparaît là où elle n'aurait produit que de la comptabilité. Un agent ne se demande plus « où est mon repas » mais « qui commande à ces trente personnes ».

Un détail nous a rappelé que le corps reste un corps : en les dispensant de la faim, on leur avait aussi sauté la guérison. Un villageois blessé est resté cent tours à quarante-huit de santé sans regagner un point. Un corps qui ne guérit pas n'est pas un corps épargné, c'est un corps condamné à la première morsure.

L'effacement, ou comment un plafond devient une histoire

Restait le problème d'origine : que faire quand le conseil est plein et qu'un enfant s'annonce ?

La réponse évidente était de refuser la naissance. C'est ce que faisait le moteur, en silence, et c'est exactement ce qui rendait le monde stérile sans que personne ne sache pourquoi.

La réponse retenue est autre. Quand un couple est prêt et qu'il n'y a plus de place, quelqu'un s'efface dans la foule :

Dagan n'est plus de ceux qui décident : il travaille désormais parmi les siens, et le conseil a fait une place à celui qui vient.

Le choix n'est pas au hasard. C'est celui que le récit suit le moins — peu de liens forts, peu de paroles, pas d'enfant en bas âge. Effacer quelqu'un dont dépend une histoire en cours serait pire que refuser la naissance.

Et l'on n'efface que chez soi : un enfant sölk ne coûte jamais sa place à un Ferre. Sans cette règle, le peuple qui prospère absorberait le conseil entier, et celui qui souffre paierait chaque naissance de l'autre.

Ce qu'on n'avait pas prévu

Une contrainte de facture a produit une mécanique sociale. Un monde où dix personnes décident pour quarante, c'est une hiérarchie — et elle n'a été scriptée nulle part. Elle tombe d'une règle de comptabilité.

Les villageois ne mettent jamais les pieds chez le voisin, parce qu'un villageois traversant le camp d'en face pour y puiser déclencherait une querelle que personne n'a décidée — et un conflit que personne n'a voulu ne vaut rien dans un roman.

Ils répondent, aussi, quand on leur parle. Brièvement, et vrai : ce qu'ils font, ce qu'ils portent. Pas par gentillesse d'affichage — leur silence empoisonnait la parole des autres, qui demandaient deux fois et se voyaient refuser une troisième.

Reste la suite, celle qui nous intéresse vraiment : un villageois peut redevenir un nommé. Le jour où quelque chose lui arrive — il a trouvé le filon, le chef l'accuse, sa fille se marie de l'autre côté de la rivière. Il reçoit alors un cerveau, une mémoire, un nom dans le roman, et il peut le reperdre.

Cinq mille habitants, et un roman qui ne suit jamais plus de trente personnes à la fois.