Jour 1
La nuit n'avait pas effacé la promesse. Mira s'était engagé auprès d'Enko, et la promesse s'était brisée dans les ténèbres. Le silence pesait encore entre les peaux tendues quand le jour gris a blanchi les ajoncs.
Près des cendres tièdes, Lyra a détourné le front. Son regard a croisé celui de Nia, un éclair dur, rapide comme un vol de bécasse. Dagan avait choisi Lyra, et Nia ne l'oubliait pas. Mais Lyra, de son côté, n'avait pas desserré les mâchoires en voyant Orven se tourner vers Nia. Des choix s'étaient faits dans les ombres de la veille, nouant des fils invisibles et mauvais.
Près de la glaise, Orven massait sa joue. La veille, le poing de Dagan s'était abattu sur lui, un coup sec, sans autre raison que le nom de Lyra murmuré trop près. Orven regardait Dagan avec une haine plate. Dagan lui rendait un regard distrait, l'air de rien, tout entier tourné vers Lyra qui s'éloignait déjà vers les berges.
Mais autour d'eux, les yeux étaient craintifs. Lyra, en se courbant pour ramasser sa gaule, a jeté un œil en arrière vers Dagan. Nia faisait de même, les mains crispées sur son panier vide. Même le petit Tomm, assis sur ses talons, s'est collé contre Naïa en voyant les épaules larges du chasseur. Personne n'avait oublié le bruit sec du poing sur l'os.
— Le cerf est loin, le lac est plein, a dit Lyra sans regarder personne en ramassant son épieu. Je vais au poisson avant que le soleil ne monte.
Nia a levé le menton. Elle ne resterait pas là à attendre que le ventre crie.
— Je vais chercher de quoi manger, a-t-elle craché. On n'attend pas.
Elle a tourné les talons et s'est mise en route vers le nord. Quatorze pas de distance, pas plus. Tomm était là-bas, accroupi près d'un buisson de ronces. Nia marchait vite, le dos raide, pour le couvrir de sa propre ombre.
Naïa a posé une main lourde sur la terre battue.
— Il nous faut un abri pour tous, a-t-elle dit à la ronde. Et de quoi garder nos vivres. Il faut jeter des troncs sur la rivière, aller là où la terre est grasse. Personne ne reste ici.
Mira, les yeux rougis par une nuit sans sommeil, s'est approché de sa mère. Sa voix était basse, presque suppliante.
— Je vais trouver l'endroit pour le pont, mère. Et il nous faut des fosses pour les lapins et les bêtes plus grandes. Je n'oublie pas ce que j'ai dit.
Suli s'est dressé d'un seul bloc. Il avait les poings serrés contre ses cuisses, le menton en avant. Il ne regardait ni son père ni sa mère, mais l'espace vide devant lui, là où Nia marchait déjà. En lui, la pensée était un roc : *je vais leur montrer que je vaux les autres.*
— Je vais avec elle, a-t-il dit en fixant Naïa. Je vais trouver les champignons. Ça fera un repas, et ça nous aidera pour traverser l'eau.
Naïa a acquiescé d'un signe de menton, l'esprit déjà pris par les branchages et la glaise. Suli a répété les mots, encore une fois, comme pour ancrer le fer dans sa tête, puis il s'est élancé sur les traces de Nia, laissant derrière lui le clan divisé par les coups et les regards obliques.
Jour 2
L'aube n'avait pas encore effacé la suie des paupières que les silhouettes s'étaient cherchées à travers la brume. De l'autre côté de la pente, au loin, Mira et Orven s'étaient vus une fraction de seconde, sans un cri, séparés par les broussailles et la peur. Plus près, au milieu des peaux de bêtes et des tisons mourants, Naïa avait baissé les yeux vers le tout petit, Tomm, recroquevillé dans la cendre. Elle ne l'avait jamais regardé ainsi.
Le soleil était haut quand les têtes s'étaient levées ensemble, attirées par rien, par le vent peut-être. Au-dessus du feu de camp, la voix sans corps était tombée. Une seule phrase, lourde comme une pierre tombée du ciel, leur ordonnant de plier le genou devant leur créateur. Quatre paires d'oreilles l'avaient captée, quatre corps s'étaient figés, les muscles tendus sous la crasse. Suli tremblait, serrant contre sa poitrine un unique champignon qu'Enko venait de lui glisser dans la paume — geste rare, promesse tenue d'un bois fouillé à l'aube. Près d'eux, Nia évitait de croiser le regard de Lyra. La guérisseuse serrait les dents, les poings serrés, fulminant en silence en voyant Dagan poser les yeux sur la cadette. Orven, lui aussi, avait vu ce regard de Dagan pour Nia ; sa mâchoire s'était nouée d'une haine sourde, tout comme il haïssait ce même Dagan d'avoir été choisi par Lyra.
L'après-midi avait charrié d'autres murmures invisibles. La voix était revenue, insistant, grésillant dans les esprits comme de la graisse sur le feu : *Allo écoutez moi je suis votre créateur.* Puis, presque aussitôt, un cri d'alerte sans visage : les étrangers arrivaient, il fallait dresser les abris, sous peine de mort. Quatre têtes s'étaient tournées vers le vide, cherchant d'où venait le souffle.
Au crépuscule, la panique avait pris corps. Près des tentes des Sölk, Orven avait aperçu Mira s'approcher trop près. D'un geste brutal, les mains tendues, il l'avait repoussée hors du camp, l'envoyant rouler dans la poussière. Mira s'était redressée, les larmes aux yeux, furieuse contre ce frère qui la rejetait et contre ce petit Tomm qu'elle venait de chasser à son tour d'un geste sec.
La nuit était tombée, noire et épaisse. Une dernière fois, la voix avait lacéré l'obscurité au-dessus du grand foyer, ordonnant de bâtir la barricade. Et tandis que les mains commençaient à empiler les branchages dans la lueur rouge, une silhouette s'était jetée sur une autre dans les tisons, brisant le silence de la nuit par un coup sourd avant que le clan n'ait eu le temps de hurler.
Jour 3
La poussière retombait à peine sur les genoux de Suli que la main de Dagan s'était abattue sur son épaule, le jetant hors du cercle. Personne n'avait crié. Le jeune homme était resté un instant à terre, le front contre la terre battue, regardant ses doigts s'ouvrir et se fermer dans la cendre. Il avait juré, sans un bruit, de ne plus jamais plier.
Au-dessus du grand foyer, les flammes avaient craché des étincelles bleues avant de dessiner des formes que seuls quatre d'entre eux avaient vues. Une voix sans corps, descendue de nulle part et de partout à la fois, leur avait ordonné de couper le bois et de dresser des murs.
Enko s'était redressé, le premier, les mains encore noires de suie. Il avait regardé les visages pâles éclairés par les tisons.
— Une voix a parlé dans le feu, avait-il murmuré en tournant la tête vers les siens. Il faut bâtir la barricade. Obéir, même sans comprendre. Qui vient chercher les branches ?
Naïa tremblait. Elle serrait ses bras croisés contre sa poitrine comme pour s'empêcher de se briser. Elle n'avait jamais rien connu de tel, cette chose invisible qui lui labourait le crâne. Elle regardait ses enfants, les yeux grands ouverts, décidée désormais à ne plus quitter des yeux la moindre ombre autour du camp.
Près d'elle, Suli s'était approché de son père, les mâchoires serrées. Il avait répété les mots entendus dans les flammes, promettant de dresser le bois, de faire bouger ses mains pour que les siens soient en sécurité, pour percer enfin le secret de ce monde qui gronde. Mira, un peu plus loin, cherchait son regard, avide de savoir si d'autres avaient entendu le même souffle. Naïa l'avait saisie par le poignet, lui promettant de l'aider à comprendre, à la seule condition qu'elle ne s'éloigne plus jamais des autres.
Mais le jour qui s'était levé n'avait apporté aucune paix.
Près des abris des Sölk, le soleil dardait déjà ses premières lances glacées. Nia avait jeté un regard en biais vers Lyra, là-bas, près des pierres. Un regard lourd, plein de venin retenu. Dagan avait choisi la guérisseuse, et Nia n'oubliait pas. Lyra, sentant ce poids dans son dos, avait plissé les yeux avec mépris, rendant la haine pour haine.
Orven bouillonnait un peu plus loin. Il avait vu Dagan. Il avait vu Nia. Le chasseur prenait trop de place, il attirait les regards qu'Orven voulait pour lui seul.
Et au milieu de ce cercle de rancœurs silencieuses, une nouvelle lueur avait transpercé le ciel du milieu du jour. Une autre voix, immense, s'était posée au-dessus des tisons des Sölk : elle se disait leur créateur. Elle leur ordonnait d'ouvrir l'œil, car des étrangers rôdaient dans les broussailles, et il leur fallait partager leur viande avec ces fantômes venus des arbres.
Jour 4
L'aube n'avait pas encore lavé les cendres que le feu parlait déjà. Une voix sans corps, lourde comme la suie, était descendue sur les tisons pour cracher son venin aux oreilles de quatre d'entre eux. De l'autre côté de l'eau, là-bas, il y avait des ventres pleins. Mais ces gens-là ne céderaient rien. La voix avait grondé, un ordre net planté dans leur crâne : il fallait frapper le premier camp, fondre sur eux avant que la faim ne les achève ici, dans la boue.
Près des flammes qui crachaient leurs dernières étincelles, Mira s'était penchée vers Naïa, les yeux grands, demandant si elle aussi avait entendu le sang appeler le sang.
La pluie piquait le sol. Suli grelottait, la poitrine prise par un feu mauvais qui le faisait cracher. Mira l'avait tiré par le bras, suppliant le petit de fuir l'eau, de venir se mettre à l'abri avec elle, de ne pas rester seul dans ce froid qui le tuait. Mais Suli avait les yeux fixes. Il refusait de bouger. Il murmurait que la voix parlait encore, là, au milieu des braises. Puis, le dos voûté par la fièvre, il avait annoncé qu'il allait traverser, qu'il irait chercher du poisson en face, puisque l'estomac criait trop fort.
Lyra, le visage fermé, avait poussé Tomm du coude vers les buissons. Il fallait ramasser du bois, nourrir ce feu maudit avant qu'il ne s'éteigne pour de bon. Mais en tendant une lanière de poisson à Orven, un instant plus tôt, la guérissieuse n'avait croisé que des regards lourds.
Orven rongeait sa haine un peu plus loin. Il fixait Dagan. Le chasseur était là, trop sûr de ses épaules, trop visible. Nia regardait Dagan avec un pli amer sur la bouche, en voulant à Lyra parce que le chasseur tournait autour de l'autre femme. Et Orven en voulait à Dagan pour cela aussi — et plus encore parce que Nia avait choisi le chasseur et non lui.
Pourtant, au milieu de cette pelote de rancœurs, Orven portait une dette. Quand la bête avait bondi, Dagan s'était jeté en avant, s'interposant pour couvrir l'aîné de son propre corps. Orven serrait les dents, mâchant sa propre rage : il lui devait la vie, et cette pensée lui brûlait la gorge plus que la fumée. Il détourna les yeux, croisa ceux de Tomm qui lui tendait un peu d'eau et un autre morceau de poisson. Il avait accepté en silence, reconnaissant malgré lui envers le gamin, tout en sentant peser sur lui le regard oblique de Lyra.
Jour 5
La braise dernière s'éteignit sous le pied furieux de Dagan. Enko recula, sans un mot, les épaules voûtées. L'aîné regarda son père s'éloigner dans la nuit, les mains vides. Il entendit le grincement d'une peau tendue, le bruissement du vent dans les herbes hautes. Une pierre heurta le sol près de ses pieds : c'était Tomm, qui avait ramassé un caillou par réflexe, puis baissa les yeux.
Orven sentit ses poings se serrer. Il regarda Lyra, qui ne le quittait pas des yeux. Son regard portait une douleur qui n'avait rien à voir avec la blessure de son bras. Il tourna la tête vers Nia, assise près du feu, inconsciente des regards qui la brûlaient. Pourquoi ? Pourquoi toujours elle ?
Pendant ce temps, plus loin, une lueur apparut dans les ténèbres. Une nouvelle flamme, seule, étrangère au camp. Dagan avait posé son feu. Il ne voyait pas encore que cette lumière attirerait des regards curieux, des inconnus dont la voix parlait dans les ombres.
« Viens avec moi, » dit Naïa à Mira, la prenant par la main. « Je dois chercher du poisson vers l'eau. Reste près de moi. » La filie la suivit, les yeux grands ouverts sur le feu qui dansait. « Maman, pourquoi le feu a un visage ? » murmura-t-elle, la main sur son ventre vide. « Il a parlé à Suli, j'ai eu peur. » Naïa caressa les cheveux de sa fille. « Le feu nous protège, ma petite. Il garde les bêtes loin pendant qu'on dort. Il est un bon esprit qui nous aide. » Mira hocha la tête, encore confuse par cette créature chaude et vivante.
Tomm s'approcha du nouveau feu, son épieu serré. « Lyra peut aider si quelqu'un est mal, » dit-il avec assurance. « Je reste pour veiller. » Suli s'approcha de sa mère. « J'aide à construire le feu ? » proposa-t-il. « Ensemble, on le fortifie pour tout le monde. »
Lyron observa la scène, les yeux fixes sur le feu lointain. Elle ne savait pas encore que cette lumière attirerait des dangers. Plus loin, dans les ténèbres, Enko regardait la même flamme, le cœur lourd.
Jour 6
Tandis que le feu crépitait, Mira regardait les flammes dansantes. Il est un bon esprit qui nous aide, avait dit quelqu'un. Mira hocha la tête, encore confuse par cette créature chaude et vivante.
Tomm s'approcha du nouveau feu, son épieu serré. Lyra peut aider si quelqu'un est mal, dit-il avec assurance. Je reste pour veiller. Suli s'approcha de sa mère. J'aide à construire le feu ? proposa-t-il. Ensemble, on le fortifie pour tout le monde.
Lyron observa la scène, les yeux fixes sur le feu lointain. Elle ne savait pas encore que cette lumière attirerait des dangers. Plus loin, dans les ténèbres, Enko regardait la même flamme, le cœur lourd.
Au-dessus des flammes, une voix se fit entendre. Je suis votre dieu, je suis là pour vous aider. Allez au campement de l'autre côté de la rivière et attaquez les inconnus. Quatre figures se figèrent, les yeux écarquillés.
Le lendemain, la voix revint. Allez à l'attaque si vous voulez vivre ! Toujours quatre écoutaient
Jour 7
Le soleil était haut et lourd quand Enko a saisi l'épaule de Nia. Il n'a rien dit. Il a poussé sa fille hors du cercle des peaux, loin des abris des Ferre. Nia a trébuché dans la poussière, le souffle court. Elle s'est relevée, les poings serrés, en fixant le dos d'Enko. Elle ne lui pardonnerait pas.
Plus loin, près de la cendre froide, Lyra tenait un poisson argenté par la queue. Elle l'a tendu à Nia sans la regarder. Nia l'a pris, les doigts tremblants de rage. Elle savait pourquoi Lyra faisait cela. Orven regardait la scène, les mâchoires serrées. Il a croisé le regard de Lyra, puis celui de Dagan. Une lourdeur s'était installée entre les deux hommes depuis que Lyra avait tourné les yeux vers le chasseur. Et maintenant, Nia aussi regardait Dagan de cette façon. Orven sentait sa poitrine brûler de colère contre eux tous.
Tomm est arrivés en trottinant derrière lui. Le petit garçon a ouvert sa main sale et a déposé un petit poisson frétillant dans la paume d'Orven. L'aîné a desserré les poings. Il a frôlé la tête de l'enfant avec une lenteur inhabituelle.
Le jour a basculé vers le gris. Le vent des collines est tombé d'un coup, apportant l'odeur de la pluie et de la boue.
Dans l'ombre grandissante des rochers, Nok pleurait, recroquevillé contre le sol gelé. Des formes couraient dans les broussailles, les armes levées. Dagan a fait un bond. Il s'est planté de tout son long devant le petit, offrant son propre dos aux menaces. Une première ombre a frappé. Dagan a encaissé le choc sans reculer, les muscles tendus sous les écorchures. Une deuxième fois, les bêtes ou les hommes ont fondu sur eux, et Dagan s'est jeté de nouveau en avant, couvrant le corps de l'enfant de ses propres épaules.
Lyra est apparue entre les branchages, le souffle brûlant. Elle a attrapé le poignet de Tomm.
— Viens, a-t-elle murmuré en l'entraînant dans la course. Il faut aller chercher Nok de l'autre côté.
Autour d'eux, la nuit fermait son piège.
Jour 8
La lumière grise n’avait pas encore percé la brume que Nia marchait déjà. Ses pieds nus écrasaient la mousse froide, encore lourde de la rosée de la nuit. Elle avançait à grandes enjambées, le corps tendu vers l'ouest, là-bas, loin du campement, où les silhouettes des grands pins se brouillaient dans le brouillard. Elle ne s'arrêtait pas. Dagan était parti trop loin dans les bois, seul face au danger, et il fallait le rattraper avant que les pistes ne se croisent avec celles des rôdeurs.
Au camp, les autres s'agitaient autour des faibles braises. Enko regardait Tomm avec des yeux étroits, durs comme le silex noir. Quand le petit s'était approché pour réchauffer ses mains, le père avait levé le bras, un geste sec, chassant l'enfant vers la périphérie du feu sans un mot. Le même pli mauvais barrait son front lorsqu'il croisait le regard d'Orven. Les deux jeunes hommes devaient partir, s'éloigner, disparaître de sa vue.
Pourtant, la vie tenait à peu de chose ce matin-là. Suli s'était approché d'Enko en silence, lui tendant un poisson encore argenté, tout juste pris au piège de l'eau fraîche. Enko l'avait pris, sa mâchoire se desserrant à peine. Près de la grande pierre, Naïa avait reçu la même offrande des mains du garçon ; elle avait frôlé l'épaule de Suli, un court instant, les yeux pleins d'une gratitude muette.
Un peu à l'écart, Orven surveillait les mouvements de Lyra. Ses poings restaient serrés dans ses peaux de bêtes. Il avait vu la guérisseuse détourner les yeux de lui pour porter son regard sur Dagan, là-bas, l'homme fort des pistes. Une rancœur sourde brûlait dans la poitrine d'Orven.
Lyra, elle aussi, sentait ce poids. Quand Nia était passée près d'elle avant de courir dans la brume, la guérisseuse l'avait toisée avec une froideur glacée, se souvenant qu'Orven avait choisi cette gamine-là, lui tournant le dos. Nia lui rendait bien cette haine : chaque fois que Lyra approchait d'Orven, la jeune fille durcissait le ton, exigeant qu'il vide ses sacs, qu'il montre ce qu'il cachait dans ses peaux, refusant que l'ombre de la guérisseuse plane plus longtemps sur eux.
Seul Tomm semblait trouver un peu de répit grâce à l'aîné. Orven lui avait jeté un morceau de viande séchée, un quartier dur et salé. Le petit l'avait saisi, les yeux brillants, murmurant un remerciement à mi-voix, avant de regarder une dernière fois vers l'horizon où Nia courait déjà pour rejoindre Dagan.
Jour 9
Le givre blanchissait encore les pierres du foyer quand Tomm fit un pas de côté. Il glissa son petit corps maigre devant Nia, bloquant le vent du nord qui mordait les joues de sa sœur. Elle ne dit rien, occupée à mâcher une racine dure, mais elle sentit la petite épaule se caler contre la sienne. Un peu plus tard, le même geste. Encore une fois, le garçon s'interposa face aux rafales glacées qui venaient de la vallée, sans lâcher des yeux la silhouette accroupie de Nia.
Plus loin, près des peaux tendues, les regards s'pesaient lourdement. Orven s'était approché du foyer, les poings serrés dans ses braies de cuir. Il cherchait Dagan des yeux, mais le chasseur tournait le dos, tout entier absorbé par la pointe de son sagaie qu'il polissait avec une pierre rugueuse. Lyra était là, assise à quelques pas de Dagan, les mains tendues vers les braises. Quand Orven passa près d'eux, la guérisseuse détourna la tête avec lenteur, un pli mauvais creusé entre les sourcils. Dagan, sans un mot, serra un peu plus fort le manche de bois poli.
Orven s'arrâta net. Ses mâchoires se crispèrent. Il regarda Mira, assise un peu plus haut sur la pente. C'était elle qui l'avait chassé des abris la veille, elle qui avait levé le bras pour parer son coup avant que le poing ne s'abatte. La marque violette tachait encore la joue de Mira. La jeune femme ne baissa pas les yeux. Elle plongea son regard dans celui de l'aîné avec une froideur de pierre, les doigts crispés sur un fragment de silex.
Orven fit un geste brusque pour s'avancer, mais Lyra s'interposa d'un mouvement imperceptible, le corps tendu comme un arc, prête à bondir. Autour d'eux, le cercle se referma en silence. Nia recula d'un pas, les yeux rivés sur les mains d'Orven, se souvenant du bruit sec de la gifle et du corps de Mira projeté contre la terre gelée. Tomm, serré contre la cuisse de Naïa, serrait les poings, les yeux grands ouverts de peur et de haine contenue.
L'après-midi penchait déjà vers les ombres bleues quand le vent tourna. Une bourrasque plus forte souleva la cendre du foyer. Sans hésiter, Nia fit un grand pas de côté et vint se planter carrément devant Ard, protégeant le tout-petit du froid et des regards mauvais qui pesaient sur le camp.
Nia jeta un coup d'œil rapide vers la lisière des bois, là où les ombres s'allongeaient déjà. Elle avala sa bouchée de viande, machinalement. Elle irait voir ce que l'étranger tramait là-bas, dès que le soleil aurait basculé derrière la crête. Tomm, qui l'avait suivie des yeux, attrapa sa manche. Sa voix était à peine plus qu'un souffle rauque : il lui demanda de ne pas s'en aller seule vers cet homme, de jurer qu'elle resterait près de la chaleur des flammes.
Plus loin, dans le silence lourd qui retombait sur le camp, Lyra effleura l'épaule de Dagan. Le chasseur était déjà debout, le regard perdu dans la nuit qui montait. La guérisseuse lui rappela qu'il ne devait pas s'en aller seul dans les ténèbres, qu'il ne fallait surtout pas le laisser partir ainsi.
Jour 11
Le vent de l'après-midi couchait les hautes herbes jaunes autour du camp. Près du foyer éteint, Suli portait encore la trace rouge de la main d'Enko sur la joue. Il serrait les poings, les yeux fixés sur le sol, refusant de croiser le regard de son père. À quelques pas, Mira évitait elle aussi de regarder l'homme. Ses doigts s'enroulaient nerveusement autour d'une vieille courge vide, tandis qu'elle épiait le moindre mouvement d'Enko du coin de l'œil, se demandant quand sa colère retomberait sur un autre. Naïa, assise sur un tronc moussu, gardait le même silence lourd. Elle surveillait son homme avec une méfiance glacée, les mâchoires serrées depuis le soufflet.
Plus loin, la tension changeait de visage. Dagan ajustait la sangle de son carquois, les yeux perdus vers les fourrés. Orven le dévorait du regard, les muscles tendus, ruminant une vieille rancœur : c'était lui que Lyra aurait dû regarder, pas ce chasseur aux manières frustes. Mais Lyra, justement, ne voyait que Nia. Elle surprenait les œillades que la jeune femme jetait à Dagan, et une aigreur brûlait la gorge de la guérisseuse en constatant que le chasseur semblait s'intéresser à cette autre.
Nia, sentant ce regard brûlant sur sa nuque, reporta sa haine sur Lyra. Elle savait bien pourquoi Orven venait rôder près d'elle, et elle en voulait à la guérisseuse de retenir les pensées du jeune homme.
Pourtant, le monde ne s'arrêtait pas aux rancœurs. Blotti contre la roche, le petit Tomm s'était approché de Lyra. Sans mot dire, il avait tendu une part de viande séchée, puis une poignée de baies sauvages trouvées le matin. La guérisseuse avait accepté le maigre butin, une lueur de douceur traversant ses traits durcis. Elle posa une main apaisante sur la tête de l'enfant.
C'est alors que le danger creva les hautes herbes. Un éclair brun, un mufle baveux. La bête surgissait des buissons, droit sur eux.
Lyra n'eut pas une seconde d'hésitation. D'un bond, elle se jeta en avant, s'interposant de tout son corps entre les crocs et Tomm, couvrant le petit de ses épaules.
Jour 13
Le choc résonna sourdement dans l'herbe écrasée. La bête recula, grogna, puis l'éclair brun replongea dans les hautes herbes avant que le sang ne coule. Lyra releva les épaules, le souffle court. Elle ne regarda pas l'enfant. Ses yeux cherchèrent Dagan, là-bas, trop loin du groupe, immobile. Elle lui tendit l'eau. Ses doigts frôlèrent le bois de la gourde. Elle lui dit de boire, de calmer ce sang trop vite chauffé, puis répéta l'ordre plus doucement, car la soif brise le corps si on la noie trop vite.
Dagan détourna le visage.
Orven vit ce refus. Il serra les poings, la mâchoire dure, se rappelant que c'était elle, la guérisseuse, qui l'avait choisi lui, ce chasseur aux épaules larges, au mépris des autres. Près d'eux, Nia s'impatientait de l'autre cri de Nok, étouffé dans les broussailles. Lyra la mit en garde contre ce qu'on porte à la bouche sans savoir. Nia rétorqua vertement qu'à attendre, le ventre s'ouvre tout seul. Un instant, Lyra baissa les yeux vers la jeune fille, reconnut la justesse de sa course et de ses mots : Dagan bougeait trop, il s'éloignait toujours.
Un peu plus loin, Suli massait sa tempe tuméfiée. La trace rouge violacée barrait sa peau là où le poing de Dagan s'était abattu un peu plus tôt. Une haine sourde plissait ses yeux lorsqu'il croisait la silhouette du chasseur. Mais quand Naïa passa près de lui, portant une lourde branche morte, Suli ferma les yeux une seconde, empli d'une soudaine gratitude pour ce morceau de bois tendu sans un mot.
Le soleil basculait déjà. Tomm refusa de s'asseoir comme Nok le lui demandait, préférant rester debout, planté près des branchages.
C'est alors que Naïa s'agenouilla.
Elle posa le bois sec en un cône serré. De la poche de sa peau de bête, elle sortit les deux cailloux noirs. Un premier choc, étouffé. Rien. Un second, plus sec. Une fine étincelle jaillit, mourut dans l'herbe morte. Naïa souffla, une seule fois, de tout son souffle contenu. Une fumée âcre s'éleva, grise d'abord, puis rousse. Une flamme minuscule lécha le brindille, grandit, mordit l'écorce.
C'était la première fois que le clan des Ferre voyait naître une lumière qui leur appartenait.
Lyra s'approcha vivement de Dagan, le saisissant par l'avant-bras pour le ramener vers l'orangé de la braise naissante, murmurant que les bêtes sortaient des bois à cette heure précise. Autour du foyer, les ombres s'allongeaient. Personne ne parlait. Ils regardaient tous le feu danser, les uns frôlant la brûlure du souvenir, les autres sentant le froid reculer pour la toute première fois.
Jour 14
La fumée piquait les yeux. Dagan ne commandait plus aux hommes ; ses mains allaient désormais où allaient celles des autres, et sa place au cercle des anciens était vide, prise par l'étranger qui venait d'arriver au camp. Personne ne releva la tête quand il s'assit.
Orven détourna les yeux du feu, les posant sur Dagan avec une froideur lourde, indifférente à la fatigue de l'homme. Lyra l'avait choisi pour porter la parole au conseil, et ce choix-là brûlait Orven plus que la braise. Près d'eux, Nia vit ce regard. Elle vit aussi Lyra s'approcher d'Orven, pencher la tête pour lui parler de Vera qui toussait, de l'écorce qu'il fallait bouillir. Le front de Nia se plissa, ses doigts se refermèrent sur la terre dure ; elle en voulait à la guérisseuse, car Orven, lui, avait choisi Lyra.
— Mange, dit Nia en poussant un morceau de viande vers Dagan. Tu tiens à peine debout.
Mais Dagan secoua la tête, les yeux fixés sur le sol. Lyra, qui passait près d'eux pour porter des feuilles mouillées, surprit le ton de Nia. Elle planta ses yeux dans ceux de la cadette, un pli amer au coin des lèvres. Elle n'avait pas oublié que Nia, tout à l'heure, avait marché aux côtés de Dagan pour aller chercher le gibier avant la nuit.
Près des abris, Nok secoua l'épaule de Tomm.
— Tu as entendu ? Je t'ai donné ce poisson. Réponds-moi.
Tomm ne bougea pas. Le petit dernier grelottait, malgré la lueur orange qui léchait maintenant les pierres du foyer. Lyra lâcha les feuilles de Nia, s'agenouilla près de Vera et posa une main brûlante sur son front. Elle murmura que la toux venait du froid entré dans la poitrine, qu'il fallait l'arracher de là. Orven s'approcha, se pencha pour écouter. Lyra écarta les doigts pour lui faire de la place, tout en veillant à ce que personne d'autre ne touche le malade.
Nia resta seule un instant dans l'ombre du grand pin. Elle tendit les plantes qu'elle avait cueillies, demandant d'une voix sèche ce qu'il fallait faire de plus, mais Lyra se détourna presque aussitôt pour veiller le petit, les yeux rivés sur le feu qui grandissait.
Jour 15
La nuit n'était pas encore déchirée par l'aube qu'un grondement sourd tomba des flammes. Une voix sans visage roula sur les braises. Elle parla de protection, de murs de bois à dresser, et ceux qui veillaient sentirent la chair de poule sous les peaux de bêtes.
Quand le jour blanchit les crêtes, la voix revint, plus proche, planant au-dessus du foyer. Elle jura qu'elle ne raillait personne. Quatre d'entre eux courbèrent l'échine, saisis d'un effroi nouveau. Puis elle exigea qu'on l'appelle par un nom jamais entendu, un nom plus grand que la tribu, promettant son aide en échange de prières dressées vers la fumée.
Nia, les mains noires de suie, attisa un nouveau brasier. Les Sölk, tout à côté, grelottaient autour de cendres froides.
Le soleil monta au plus haut du ciel. La voix reprit, lourde et goguenarde. Elle parla de batifoler, de faire des petits, lâchant des mots incompréhensibles sur des modes d'emploi et des visions prisonnières de boîtes magiques. Naïa, à son tour, réussit à faire naître une flamme là où les Ferre n'avaient rien.
Près du feu, Lyra tendit une baie rouge à Nok, puis reçue de lui une lourde massue de bois dur. La guérisseuse esquissa un sourire vers le petit. Mais ses yeux se durcirent en croisant ceux de Nia. Dagan détourna la tête, le mâchoire serrée, ressassant le coup que Nia venait de lui porter. Orven et Tomm reculèrent d'un pas, se méfiant de la violence rentrée de la cadette.
Naïa, les yeux écarquillés, secoua l'épaule d'Enko. Elle lui demanda si lui aussi avait perçu ce souffle sans corps qui venait de les nommer. Enko, la gorge serrée, murmura que c'était bien vrai, que quelque chose d'immense rôdait dans le vent. Mira s'en mêla, répétant qu'il fallait désormais s'agenouiller et nommer cette force. Enko la fit taire d'un geste sec, jurant que ce n'était qu'un mauvais esprit qui se jouait d'eux. Mira, obstinée, demanda à sa mère si elle l'avait entendue nier le rire de la voix.
Le soleil bascula vers l'ouest. La voix gronda une dernière fois pour le jeune Suli, lui ordonnant de quitter les siens, de marcher vers les collines étrangères pour y trouver une femme.
La nuit replongea le camp dans l'obscurité. Et par-delà les collines, la même voix invisible vint frôler les sommeils des Sölk, leur soufflant qu'il existait d'autres corps, de l'autre côté de la nuit, pour s'unir et ne plus mourir seuls.
Jour 16
La cendre était encore tiède quand le jour creusa le ciel au-dessus de la vallée. Autour des tisons, les visages des Sölk s'étaient figés dans la fumée grise. Leurs yeux fuyaient ceux d'Enko. Leurs bouches répétaient les mots entendus dans le vent de l'aube : Naïa devait traverser l'eau, Enko ne remplirait plus son ventre.
Un peu plus loin, les Ferre avaient reçu le même souffle. Les regards s'étaient tournés vers Naïa, puis vers Mira, à qui l'on ordonnait de s'en aller aussi, de chercher un homme sous d'autres arbres. Personne ne bougeait. Le silence pesait plus lourd que les grosses pierres de la berge.
Près des abris, un cri avait déchiré la terre sèche. Nia venait de frapper Dagan. Le poing sec, sans mot dire. Le sang n'avait pas coulé, mais le choc était resté suspendu dans l'air. Orven avait plissé les yeux, les mains serrées sur le bois de son arc. Plus loin, Lyra, Tomm, Ard et Vera s'étaient reculés d'un pas, le menton rentré, les prunelles durcies par ce qu'ils venaient de voir. Une main levée contre un homme, cela brisait l'ordre du clan. Lyra, en plus, sentait la bile monter dans sa gorge en voyant comment Dagan et Tomm tournaient leurs regards vers Nia, comme s'ils oubliaient l'offense.
Le soleil monta au zénith, blanc et lourd. La voix revint, plus proche, raclant le fond de l'air pour les Ferre seuls. Elle parlait des bêtes. Des bêtes aux grands musaux, aux griffes longues, qui rôdaient dans les broussailles de la lisière. La voix ordonna de couper des épines, de dresser un mur de branches avant que le soir ne tombe.
Et puis le ventre du camp criait la faim. La resserre était vide, les paniers de cuir râpés par le fond ne gardaient que la poussière de l'hiver passé. Dagan se leva en premier, ramassa sa lance sans regarder Nia, dont la mâchoire restait serrée. Il fallait partir sous les arbres, traquer la chair et la graisse avant que la nuit ne vienne fermer les pistes.
Jour 17
Avant le jour, le froid tenait encore les tisons. Nia avait glissé son petit corps maigre devant les genoux d'Enko, un bouclier inutile contre le vide, et le père sentait ce poids d'os et de souffle peser sur sa dette. Plus loin, au réveil de la cendre, Lyra avait vu Nok bouger dans le mauvais sens et s'était jetée pour lui faire rempart, mais Orven était déjà là, couvrant la guérisseuse de ses larges épaules avant de faire de même pour Tomm. Personne ne parlait. Le bois valait plus que les mots : Orven avait glissé une branche sèche dans la main de Nok, un don sans merci qui demandait le silence.
Puis la voix était descendue dans les flammes.
Elle avait grésillé au-dessus des braises, une brûlure dans l'oreille des quatre qui veillaient. Elle parlait de pieux absents, de branches manquantes, du vide autour de leur camp. Naïa, les mains tendues au-dessus de la cendre tiède, cherchait le visage d'Enko. Elle lui demandait s'il l'avait entendue, cette chose qui grondait dans le foyer et ordonnait de bâtir. Enko fixait le sol, la mâchoire dure, se souvenant du geste de Nia un peu plus tôt.
— On n'a pas de palissade, avait dit Naïa à Mira. Et il faut manger avant d'y penser.
Autour d'eux, les enfants s'agitaient. Suli gardait les yeux baissés sur son père, le souvenir de la main levée pesant entre eux comme une pierre mal taillée. Tomm, lui, lançait des regards mauvais à Dagan, un pli amer au coin des lèvres, car Nia avait choisi de se tenir près du chasseur. Lyra observait la scène, les yeux étroits, la rancœur lourde contre la petite.
Le jour n'était pas plus haut que les fougères quand les bêtes parurent.
D'abord des lapins, par trois, sortant des hautes herbes de la Clairière comme des cailloux lancés par une main invisible. Puis d'autres, et des cerfs aux bois lourds. Dans l'après-midi, les lances volèrent. Le sang rougit la terre battue. Les bêtes tombèrent l'une après l'autre, sans bruit de course ni râle de fuite, abattues par le ciel ou par le souffle qui venait de la braise. Le sol de la clairière fut jonché de carcasses chaudes.
— La voix a tué les bêtes, disait Naïa en tendant un quartier de viande à Enko. Prends. Suli a faim.
Enko attrapa le sang sans remercier. Autour d'eux, les couteaux de silex ouvraient les flancs. On dépouillait en hâte, les doigts collés de graisse tiède. Mira regardait son père, l'air inquiet, les mains pleines de poils et de suie.
— Tu as dit merci à la voix ? demandait la petite en tirant sur la peau d'un cerf. Elle a dit qu'on doit dire merci.
Naïa ne leva même pas les yeux de sa besogne. Elle coupa un morceau rouge, le fourra dans la bouche de sa fille et lui rabattit le menton d'un geste sec.
— On ne fait pas de leçons, grogna-t-elle. Mange un morceau et tais-toi.
La nuit retomba sur les tentes en écrasant les odeurs de chair fraîche. Dans l'épaisseur des bois, au fond de la forêt, trente champignons nouveaux poussèrent en silence, dans l'humidité des souches, tandis que les hommes, le ventre lourd de viande étrangère, s'endormaient sans avoir levé un seul piquet de bois pour se clore du monde.
Jour 18
Le bois s'était accumulé là, par brassées invisibles, serré contre les troncs avant même que le jour ne blanchisse la mousse. Les haches restaient plantées dans la terre, inutiles.
Dans l'air froid du matin, une rumeur avait couru au-dessus des braises encore rouges. Naïa s'était redressée, les mains poissées de graisse, cherchant des yeux son homme.
— Tu l'as entendue ? avait-elle murmuré, la tête inclinée vers les cimes d'où semblait tomber le ton de la voix.
Enko n'avait rien répondu. Il regardait Suli. Le garçon s'était approché, le poing encore lourd du coup qu'il avait voulu porter la veille, mais sa main tremblait en tendant un morceau de chair saignante. Enko l'avait pris sans un mot, le mâchant lentement, le regard dur comme de la pierre sédimentaire.
La clairière débordait. Les carcasses de bêtes s'entassaient dans l'herbe piétinée, et les hottes pliaient sous les baies et les quartiers de viande par dizaines. Personne n'avait la force de tout porter, mais la faim s'était tue.
Près des abris, les regards se croisaient et s'esquivaient. Lyra avait surpris Nia en train de sourire au petit Tomm ; la guérisseuse avait détourné la tête, les lèvres pincées de rancœur. Dagan avait vu la même scène, la mâchoire serrée, avant de croiser Naïa qui l'avait chassé d'un revers de main vers les bois. Plus loin, Nia avait elle aussi tourné le dos à Suli, le rejetant de sa route d'un geste sec.
Pourtant, au milieu de ces froids partagés, le petit Nok s'était accroupi près d'Orven pour lui glisser un poisson argenté dans la paume. L'aîné avait fermé les doigts dessus, le visage un instant décrispé. Et Tomm, un peu plus tard, avait reçu de Lyra de quoi apaiser sa faim, levant vers elle des yeux clairs pleins de reconnaissance.
Les barricades restaient inachevées. Le bois était là, immense, étalé à portée de main, mais les bras manquaient pour dresser la muraille contre la nuit qui allait revenir.
Jour 19
La nuit n'était pas encore levée qu'un souffle sans corps avait creusé le silence au-dessus des braises. Une voix lourde, sortie de nulle part, avait ordonné aux Sölk de dresser des tours pour ceindre le camp.
Quand le jour était enfin monté sur les pierres, la même parole s'était abattue sur les Ferre, exigeant qu'on élève des barricades contre les inconnus. Autour du foyer, les regards s'étaient accrochés aux flammes. Nia avait interrogé Tomm à voix basse sur ce grondement venu du feu. Lyra, postée tout près, avait répété la même question, les yeux plissés de méfiance. Mais Nok avait secoué la tête, jugeant qu'on ne savait rien de cet appel et qu'il valait mieux l'oublier. Lyra avait approuvé d'un signe sec, rappelant qu'il fallait d'abord apaiser sa faim. Nok avait partagé cet avis, tendant une part à Nia en haussant les épaules. Un peu plus à l'écart, Orven avait surveillé Tomm et Nia, murmurant que la voix mentait et qu'on ne bougerait pas avant le retour du jour.
Naïa avait dressé le feu pour les Ferre, qui n'en avaient aucun.
Au cœur du jour, Mira était allé à la rencontre de Nia pour l'accueillir au camp. Mais l'atmosphère était lourde. Suli n'osait plus croiser le regard de Naïa : la veille, Enko avait levé la main sur lui, le frappant sous les yeux de sa mère. Naïa gardait les lèvres serrées, se méfiant désormais de l'homme qui partageait sa couche. Mira aussi s'écartait d'Enko, hantée par la violence du geste. Dagan couvrait Suli d'une haine sourde depuis que le jeune homme l'avait frappé, tandis que Dagan lui-même bouillonnait contre Tomm, furieux que Nia l'eût choisi. Lyra, de son côté, ne pardonnait pas davantage à Tomm d'avoir tourné ses yeux vers la même Nia, reportant sur la jeune fille une rancœur tenace.
Dans l'après-midi, Ard s'était mis à l'ouvrage, dressant une tour de bois alors que les Sölk n'en possédaient encore aucune.
Voyant le petit Nok isolé là-bas, à une treizième de distance, Lyra avait aussitôt quitté sa place. Son visage était fermé. Elle s'était mise en route d'un pas lourd, traversant l'espace entre les huttes pour aller couvrir l'enfant, laissant derrière elle les murmures du camp et la menace invisible qui flottait encore au-dessus des cendres froides.
Jour 20
La fumée du matin piquait les yeux. Enko avait manqué son geste, la tranche de viande lui avait échappé des doigts. Elle avait glissé dans les braises grises. Un grésillement court, l'odeur du gras brûlé. Il ne l'avait pas laissée perdre. Il l'avait retirée du bout des ongles, soufflé la cendre grise qui collait au sang, et l'avait mangée ainsi, debout près du foyer éteint.
Près de lui, Suli tendait la main. Un morceau de chair fraîche, tendre encore, offerte sans un mot. Enko l'avait pris. Ses doigts avaient frôlé ceux du garçon. Il n'avait rien dit, mais ses yeux s'étaient levés vers son fils, lourds d'une gratitude muette que le vent du matin emportait à peine. Suli, pourtant, détourna le regard. Ses mâchoires se serrèrent. Il pensait à Naïa, à ce choix qu'elle avait fait, un choix qui pesait entre eux comme une pierre mal posée.
Un peu plus loin, l'eau claire tremblait dans le bol de bois. Lyra se tenait au-dessus, le visage dur comme du silex. Elle regardait Tomm. Le petit restait immobile, les yeux fixés sur Nia là-bas, absorbé par sa présence au lieu de s'activer.
— Tu regardes Nia au lieu de bouger. Bois ton eau et lève-toi, lui lança-t-elle d'une voix sèche.
Elle haïssait presque cette fascination qui rendait les enfants aveugles. Tomm n'avait d'yeux que pour Nia, et cette préférence-là, Lyra ne la supportait pas. Dagan, accroupi près des peaux, vit la scène. Ses poings se fermèrent dans la terre. Il en voulait à Tomm, d'un volume sombre et recroquevillé, parce que Nia, précisément, avait tourné ses regards vers ce gamin.
Le tumulte du camp glissait sur eux sans les atteindre. À l'écart, Orven soulevait une lourde branche morte. Nok s'était approché en silence, traînant un bois sec qu'il avait déposé aux pieds de l'aîné. Orven avait baissé les yeux vers l'enfant, une lueur fugitive traversant ses traits fatigués. Il avait posé une main lourde sur l'épaule de Nok, un merci sans parole pour ce simple appui dans la tâche.
Jour 21
La lumière crue du matin tombait sur les tentes des Ferre. Mira s'accroupit contre la terre battue, les yeux levés vers Enko qui restait immobile, le regard lointain. Le garçon répéta sa question, cherchant des mains et des mots ce qu'on ne lui apprenait pas. Le père ne tourna même pas la tête. Au même instant, Naïa fit un pas vif, s'interposant de tout son corps entre Mira et le vide du dehors, les bras ouverts comme pour parer un coup invisible.
Près des tas de branchages, Dagan déposa sa charge. Il jeta les baies et les poissons sur le sol, les muscles tendus sous la sueur. Ses yeux croisèrent un instant ceux de Suli, et sa mâchoire se serra à s'en rompre les os. Il n'avait pas oublié la main levée, le geste sec de Suli tout à l'heure, cette tentative folle pour le frapper. Un peu plus loin, Enko détourna les yeux, une ombre de méfiance plissant son front en voyant Suli rôder. Naïa, qui s'était approchée, retint son souffle en repensant à la même scène. Même Mira, assis un peu plus bas, gardait ses distances, l'œil inquiet et le corps raide chaque fois que Suli passait à portée.
Orven, lui, s'était assis sur une pierre plate pour souffler. Lyra passa près de lui sans un mot et laissa tomber un poisson argenté sur ses genoux. L'aîné leva vers elle un regard surpris, puis inclina la tête en signe de remerciement, serrant la prise sur l'offrande fraîche. Mais sitôt éloignée, Lyra sentit la colère lui pincer le cœur. Elle vit Naïa un peu plus loin, et la pensée que Dagan avait choisi celle-ci lui noua le ventre. Elle tourna ensuite les yeux vers Nia, et ce fut une même amertume qui la prit à la gorge, se souvenant que Tomm avait été choisi à son tour.
La nuit tomba vite sur le camp des Ferre, lourde et sans lune. Près des abris, Naïa s'avança en silence et, d'une poussée ferme et sans colère, fit basculer Ard hors du cercle des peaux. Presque au même moment, Suli s'approcha d'Orven et, d'un geste brutal, le poussa à son tour hors de l'espace partagé, le rejetant dans l'ombre et le froid de la terre nue.
Jour 22
Le jour ne s'était pas encore levé sur les terres grises que Suli faisait déjà corps avec l'obscurité. Il s'était glissé sans bruit et s'était planté droit, large d'épaules, juste devant Naïa. Ses poings restaient serrés. Il n'avait pas bougé quand la bête avait grogné dans les fourrés, le corps tendu comme une branche qu'on tord, prêt à prendre le coup à sa place. Naïa, derrière son dos, avait senti la sueur du jeune homme et le poids de ce corps offert. Elle ne lui dit rien, mais ses yeux froids se posèrent sur lui avec une sourde inquiétude, se souvenant trop bien du sang sur le visage de Dagan la veille. Près d'eux, Enko et Mira, le visage fermé, gardaient leurs distances, surveillant Suli du coin de l'œil, se méfiant de ce poing trop prompt à frapper.
Puis le matin creva la brume.
Enko, les mains calleuses, gratta les silex jusqu'à ce qu'une étincelle morde l'amadou. Une flamme prit, maigre d'abord, puis haute. Les Ferre n'avaient pas de feu ; ils s'approchèrent en plissant les paupières, les paumes ouvertes vers la chaleur. Au même moment, Mira planta de lourds pieux de bois vert et tressa des branches épineuses pour dresser une barricade solide autour du camp. Les Ferre, dépourvus de tout abri, regardaient ses mains aller avec des bruits de gorge étonnés.
Orven, assis plus loin sur le sol gelé, serrait les mâchoires en fixant Enko et Naïa de ses yeux haineux. Il portait encore sur sa peau la trace violente de son expulsion, chassé de leur cercle la nuit passée. Ard, un peu plus loin, trempait ses pieds nus dans la boue et dardait vers Enko le même regard noir, ruminant sa colère d'avoir été jeté dehors lui aussi.
Au milieu du jour, alors que la fumée du feu montait droite vers le ciel blanc, une étrange rumeur parcourut les Ferre assemblés. Des murmures, une révélation qu'on se passa de bouche en bouche au-dessus des flammes. Quatre personnes tournèrent la tête en même temps vers Mira, capturées par des mots qu'aucun d'eux ne comprenait vraiment, une promesse folle d'un savoir caché au fond des airs, des mots venus d'un autre monde.
Mira, en essuyant la sueur de son front, interrogea Naïa d'une voix sèche : pourquoi les appeler près d'un feu qui était encore froid quelques instants plus tôt ?
Plus loin, Nia tendit le bras vers les collines lointaines, là où les brumes stagnaient. Elle affirma avoir vu, entre les ronces, des baies luisantes et de gros champignons charnus, juste là-bas, dans les zones où personne n'osait jamais poser le pied par peur des esprits de la terre.